Conviction intime : l’affaire Rose Kabuye menée dans l’indépendance par la justice française aurait été le détonateur attendu pour faire jaillir la vérité cachée derrière le génocide rwandais quatorze ans plus tôt. C’était avant la rétractation du principal témoin à charge Abdul Ruzibiza, mais ce n’est qu’un aspect du problème parmi de nombreuses bizarreries. On pense notamment à Mme Kabuye qui s’est jetée d’elle-même dans la souricière tendue par la police allemande. Beaucoup d’observateurs ont pensé qu’elle voulait profiter de son arrestation pour quitter le paradis rwandais et demander l’asile politique en France. Mais non, elle reste fidèle à son maître Paul Kagame, et elle est venue en France " pour prouver son innocence " !
Pourquoi a-t-elle attendu 2 ans pour le faire ? Ensuite, le juge Bruguière qui a été à la base du dossier est dessaisi de l’affaire au profit de deux de ses collègues. Il y a aussi la demande du parquet français - acceptée par les juges- de laisser le colonel à la retraite Kabuye en liberté, et l’exigence incongrue de témérité du gouvernement de Kigali pour que le procès ait lieu le plus vite possible.
Enfin il y a la cerise sur le gâteau : contre toute attente, le colonel Joshua Abdul Ruzibiza ne reconnaît plus ce qu’il avait déclaré en 2006 sur les ondes de Rfi à propos de la participation des dirigeants actuels du Rwanda dont Mme Kabuye à l’attentat qui a coûté la vie à Habyarimana. Ce revirement inattendu risque de faire s’écrouler tout l’édifice constitué de pièces tendant à prouver la culpabilité de l’équipe de Paul Kagame dans l’assassinat du président Habyarimana le 6 avril 1994. On estime que cela va permettre de vider de sa substance le dossier et conduire à un non-lieu, ce qui donnera raison au gouvernement rwandais qui a toujours affirmé que cette histoire n’était qu’un montage grossier du juge Bruguière, un tripatouillage judiciaire obtenu grâce à la manipulation de témoins.
L’affaire Rose Kabuye fait partie de ce que le journaliste André Michel Esungu appelle dans son livre sur le Tpir " une justice politiquement encadrée ". Elle dépasse le simple niveau de recherche de la vérité dans l’objectivité telle que la démocratie l’exige. Les autorités françaises se sont trouvées dans un cas de figure difficile à solutionner : comment se rapprocher du Rwanda après la rupture des relations diplomatiques décidée par Kigali sans s’immiscer dans les affaires relevant de la justice. Le président Sarkozy qui a montré par le passé qu’il sait bousculer la justice pour résoudre les dilemmes les plus vicieux (voir l’Affaire Arche de Zoé au Tchad), et qu’il a très envie de renouer avec le Rwanda comme le veut son ministre aux Affaires étrangères Bernard Kouchner, a trouvé une parade imparable. Quand les autorités rwandaises seront enfin lavées de l’accusation de meurtre d’Habyarimana et que le pardon de Paris sera officiellement prononcé, rien ne pourra plus s’opposer à la normalisation des relations entre Paris et Kigali. Et personne ne parlera plus d’Habyarimana, de Cyprien Ntariamyra et des pilotes français morts dans l’explosion du Falcon du président hutu rwandais en 1994, jetés dans les oubliettes de l’histoire. La raison d’Etat a des raisons que la justice ignore, mais que les juges connaissent car ils font partie du système.
Mais on soupçonne Paris d’agir sous forte pression extérieure. Politiquement, renouer avec Kigali ne représente pas un impératif de vie ou de mort pour la France qui a déjà perdu la bataille de Kigali au profit des Anglo-saxons, et que Paul Kagame n’est pas près de faire les yeux doux à la Francophonie. Il est clair que cette fois ci encore, la France se trompe d’enjeu, et qu’elle est peut-être entrain de galvauder ce qui lui reste d’intérêts dans la lutte pour le redécoupage de l’Afrique des Grands lacs. La suite prouvera que l’histoire a une fâcheuse tendance à se répéter.
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